L'Abandon de Soi





Avant-propos 

L'Abandon de soi, devenu "Gunther" est mon premier roman, le roman de toutes les espérances mais également de toutes les craintes. À 15 ans, il apparaissait évident que je voulais devenir écrivain. Mais je n'avais aucune confiance en moi, aucun encouragement familial non plus. J'ai ouvert un dictionnaire de poche. Je l'ai lu tous les soirs (dans les toilettes) ; l'idée était que si je finissais de lire ce dictionnaire, je pouvais envisager une carrière d'écrivain. J'ai donc patiemment lu ce petit dictionnaire et, au bout de trois ans, j'avais terminé. Je pouvais donc commencer à écrire mon premier roman. Mais je ne savais pas quoi écrire. J'ai donc pris un dictionnaire de citations, organisé par ordre alphabétique. La première lettre était A, le premier mot, « Abandon ». La citation était de Shakespeare : « Abandonnez ceux qui s'abandonnent eux-mêmes », dans Antoine et Cléopâtre. Je suis donc parti là-dessus, sans savoir ce que j'écrirais, sans même savoir comment on écrivait un roman. J'ai raconté mon histoire, ce que je comprenais de mon enfance, de ma condition, du futur qui semblait tracé. Je voyais déjà que je devrais partir, tenter d'échapper aux croyances limitantes de mon milieu. J'entrevoyais déjà le voyage, l'aventure, puis le gouffre d'une vie brisée par les déconvenues. Je n'étais pas optimiste, il est vrai, mais, à ma décharge, l'époque n'était pas optimiste. Je ne savais pas encore que ces pensées conditionnaient mon futur, que je me construisais une vie détestable. Il m'a fallu quelques décennies de mûrissement, le soutien de ma compagne et un changement d'ère spirituelle, au moins, pour enfin manifester une vie à ma mesure.


Gunther était né dans une famille de la classe moyenne. Ces gens du peuple à qui, pour des raisons macro-économiques circonstancielles, et au prix d'une obéissance absolue au Veau d'or, on avait fait entrevoir pendant quelques décennies le mirage de l'abondance universelle, ne comprenaient pas le caractère rebelle de Gunther. Ils avaient accueilli avec amusement d'abord, puis un agacement grandissant, les propos incendiaires de leur fils envers la société occidentale du 20e siècle. Ils prenaient mal que l'on critique leur "monde libre" et que l'on remette en question la victoire de leur "démocratie". Gunther avait identifié très tôt le parrainage américain, pour ne pas dire plus, sur les autorités de son pays et de l'ensemble des pays cornaqués par la Finance apatride. Nés dans le dénuement relatif du monde rural du début du siècle, les parents de Gunther ne comprenaient pas que leur fils ne soit pas plein de gratitude, comme eux, devant les bontés qu'offrait cet État républicain dont on leur répétait en boucle qu'il était le meilleur système politique. Gunther avait commencé à identifier les cercles secrets du pouvoir, les élites de la finance apatride. Il ne montrait que dédain pour les miettes consuméristes que l'on agitait comme des hochets à la plèbe abrutie par des plaisirs vulgaires. Les parents de Gunther avaient connu les angoisses et les vicissitudes de la guerre, les exécutions, les angoisses de la faim. Ils avaient embrassé avec enthousiasme le signal de départ de la société de consommation en Occident, oubliant les couloirs embourbés du reste de la planète. Plus il avançait en âge, plus Gunther en avait appris sur les réalités de ce monde, sur l'envers du décor. Dès sa vie de jeune adulte, il avait amèrement constaté que les trajectoires de ses camarades divergeaient selon qu'ils aient pris tel ou tel tournant. Chaque fois, il constatait que les relations, la fortune, l'héritage socio-culturel, faisaient la différence. Or, il n'était pas du bon côté. Ses parents l'avaient programmé employé, sage et discipliné quand il n'aspirait qu'à la liberté. Il avait un temps consenti à jouer le jeu. Il avait fait des jobs d'été, fait des stages, puis avait signé un contrat d'embauche. Il conduisait une voiture, perdait des heures dans les embouteillages, utilisait ses tickets-restaurant, attendait le week-end pour aller au restaurant. Quelques filles avaient accompagné ces années sages, mais, chaque fois qu'il s'était agi de "se caser", il avait reculé, comprenant inconsciemment que le piège mortel pour lui était symbolisé dans cet anneau d'or. Il était jeune, célibataire, on le crut coureur de jupons. À son âge, cela passait.

Gunther travaillait comme rédacteur dans une agence. Il interviewait, il écrivait, envoyait ses textes à l'agence. Cela lui convenait car il ne s'attardait nulle part et ne subissait aucune pression. Il ne côtoyait jamais personne assez longtemps pour subir leurs névroses. Gunther était entré dans cette agence grâce au directeur, un homme juste qui connaissait le métier et dont l'humanité était restée aussi intacte que possible dans un monde de salauds. Depuis un moment, il constatait que ses textes étaient caviardés par un sombre idiot, qui semblait s'acharner sur lui. Gunther recevait des refus de texte ou des demandes de corrections tellement pléthoriques qu'elles le décourageaient. Il téléphona au directeur pour savoir ce qui se passait, mais la secrétaire lui répondit laconiquement, se contentant de lui dire que ses textes ne "convenaient pas", que le directeur n'était pas disponible. Il renouvela ses appels et reçut la même réponse-signature de consignes données à la secrétaire. Il se déplaça donc au siège de l'agence pour éclaircir cette affaire. L'agence était située dans le centre d'affaires de la ville, parmi les hautes tours, cathédrales de ce siècle qui n'adorait plus Dieu mais Mammon et son Veau d'or. Gunther observa, en montant dans l'ascenseur de verre, la foule d'encravatés qui rapetissait. À cette hauteur, la scène ressemblait à ce qu'elle était : une fourmilière. D'ici, il ne voyait plus les taches de sperme sur les pantalons ou les tics de nervosité sur les visages des employés en retard. Il n'y avait plus d'odeurs de parfums mêlées aux règles menstruelles mais un tableau bien plus effrayant dans lequel il ne voulait pas s'inscrire. C'est dans cet état d'esprit qu'il ouvrit la porte de l'agence. L'agence semblait s'être vidée de son personnel et le décor avait changé. Il ne reconnut pas la secrétaire du directeur, une jeune femme prétentieusement ridicule. Il analysa rapidement son style de cadre urbaine, le tailleur jupe longueur genou, la chemise blanche col classique, les escarpins noirs et le carré long structuré et en tira de premières conclusions défavorables.

Il l'informa du motif de sa visite. Elle le congédia, utilisant la même formule qu'au téléphone. Sauf qu'il était là, face à elle. Il sourit et lui demanda : "Vous êtes qui ? Où est passée Jeanine ?"

— Madame Hogel est partie à la retraite. — Ah bon ? Je vois qu'il y a du changement. Je suis venu pour voir le directeur.

La jeune bécasse essaya d'objecter, mais Gunther resta parfaitement imperméable à son discours : il comptait voir le directeur. La secrétaire resta interdite, peut-être même un peu effrayée. Lorsqu'elle sentit que Gunther allait entrer directement dans le bureau, elle s'empressa de lui demander un instant, lui dit qu'elle allait voir si on pouvait le recevoir et s'enfuit rapidement vers le bureau du directeur. Quand elle revint, elle portait sur le visage une assurance retrouvée et un sourire mauvais qui ne présageait rien de bon. Sans un mot ni un regard, elle fit signe à Gunther de la suivre et l'emmena vers la salle de réunion. "Monsieur le directeur va venir." Elle referma la porte avec un peu trop de force. Tout cela ne présageait rien de bon. Gunther s'assit. La pièce était isolée du reste du monde. Tous les bruits extérieurs étaient amortis. On le laissait seul à poireauter. Il en profita pour faire une petite méditation. Il resta donc là pendant un temps indéterminé avant d'entendre un bruit, quelques mots étouffés et un bruit de pas qui approchaient et l'explosion causée par une porte qui s'ouvre trop brusquement. L'homme qui ouvrit la porte n'était pas son directeur. Gunther observa un instant ce parfait produit de la “start-up nation” : costume bleu marine slim, chemise blanche, cravate bleu nuit, fine. Le visage “corporate” s'anima avec agacement : "Bon, monsieur, j'ai peu de temps. J'ai lu vos articles, ils ne correspondent pas à nos attentes." Pas de bonjour, à peine un regard, l'homme semblait extrêmement antipathique. "Je venais voir M..."

— Il ne fait plus partie de nos effectifs. — Et vous êtes ? — Le nouveau directeur.

L'homme estima soudain que la conversation avait assez duré. Il fit un pas de côté pour laisser le passage. "L'entretien" était donc terminé.

Gunther se leva lentement. Il se dirigeait vers la porte lorsqu'il croisa le regard de l'homme. Soudain, il vit rouge. Il lui décocha un méchant coup de poing en pleine tronche. L'homme tomba, quasiment KO. Gunther sauta sur lui et prit un plaisir immense et libérateur à lui corriger le portrait. Cela fit un peu de bruit et beaucoup de saleté. La secrétaire accourut, avec quelques employés. Gunther entendit "appelez la sécurité !". Il se leva comme un automate, avança vers la sortie dans un tunnel. Les quelques employés s'écartèrent devant lui, effrayés par cet homme revenu à l'état naturel. Gunther avait les poings abîmés. Le sang du directeur avait également un peu taché sa chemise. La secrétaire s'avança : "Mais ça va pas, faites-vous..." Gunther lui décocha une mandale d'une telle violence qu'elle alla s'écraser contre une armoire. Il passa la porte. Là, il atteignit une des portes de service. Une fois dans la cage d'escalier, il descendit l'escalier en trombe. Il sortit par le parking, au premier sous-sol et disparut dans les rues. Il rejoignit son appartement, donna congé à l'agence de location, vida son compte et prit le premier train international à la gare. Il quittait le pays, sa vie de merde, et tous les espoirs que la bonne société avait peut-être placé en lui.

Il multiplia les connexions et, prenant trains et bus, finit par atteindre Cologne où vivait son ami Théo. Théo et Gunther étaient amis depuis l'enfance. C'était le genre de relation qui ne pouvait prendre fin. Beaucoup de choses les opposait, à commencer par les différences de perspective religieuse ou politique. Mais Gunther s'en fichait. Théo existait depuis presque toujours dans sa vie. Théo avait toujours été un petit Juif un peu grassouillet qui dessinait bien. Aujourd'hui, après des études d'art appliqué, Théo avait émigré en Allemagne.

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